Un virus a révélé une peur fondamentale, celle de manquer. Les pâtes, le riz, l’eau sont des éléments nécessaires à la survie. Apparemment, les rouleaux moelleux aux triples ou doubles épaisseurs appartiennent au même niveau de besoin. Je vous propose un bref voyage au fil de l’histoire occidentale afin de comprendre ce qui nous a conduits à devenir dépendants du papier hygiénique. Ces anecdotes concernant le soin dévolu à notre derrière risqueront sans doute de briser l’image idyllique que vous aviez de quelques temps reculés. Chaque contemporain d’un moment de l’histoire se pense irréprochable sur la question de l’hygiène. Aujourd’hui, la notion qu’ils en avaient peut nous porter à sourire.

Kylix - 510/550 avjc Ambrosius

Kylix (coupe à vin), Grêce, 510-550 avant J.-C.

La civilisation des pères de la philosophie, les Grecs, n’avait pas pour habitude de se préoccuper de cette question. Pour les plus précautionneux, les doigts, des pierres rugueuses ou polies faisaient l’affaire. Toutefois, la préférence allait le plus souvent à l’utilisation de ses vêtements (oui, vous avez bien lu). Quant aux Romains les plus nantis, ils avaient recours à de petites bandes de tissu découpées dans des habits usés. Pour la plèbe et les esclaves se soulageant aux latrines publiques, ils trouvaient leur bonheur modéré avec les pessoi, autrement dit des tessons de céramiques brisées. Un autre objet portant le nom de tersorium possède une finalité encore obscure. Ce bâton pourvu d’une éponge à son extrémité servait probablement à laver les latrines, mais peut-être aussi le fondement des utilisateurs. Il était ensuite replacé dans un seau d’eau salée ou vinaigrée par souci de propreté.

Au Moyen-âge, on employait un bâton pour le plus gros, puis ce que la nature offrait pour la finesse du geste. La feuille de marronnier était particulièrement appréciée pour sa légère rugosité et sa résistance. Quant aux nobles, ils jetèrent leur dévolu sur la laine ou un linge humide. Dans des annales bénédictines de la fin du 10e siècle, on découvre le mot : aniterge. Celui-ci définit un mouchoir réservé à la propreté du séant. À cette période, on parle aussi de chemise dorée et je vous laisse deviner pourquoi…

Du coup, au 17e siècle, sous Louis XIV, l’importance était donnée à la blancheur des chemises pour représenter une hygiène irréprochable. À cette époque où l’apparence est primordiale, les parties non visibles du corps n’étaient pas soignées. Après la peste, l’utilisation de l’eau pour la toilette était impensable et rare, les médecins prescrivaient les bains en cas de besoin. L’expression « cul et chemise » nous vient de la mode de ces temps. Ce premier vêtement au contact de la peau embrassait parfaitement cette intimité et pouvait s’avérer parfois nécessaire s’il n’y avait pas de chaises percées. Dans ce cas, les recoins des escaliers du palais faisaient l’affaire. On disait aller à la garde-robe pour les moments les plus confortables et là, on utilisait des étoffes de coton ou de la filasse brodée. Pour parer à ce besoin, le roi pouvait compter sur son porte-coton, un employé dédié à cet unique service quand il siégeait sur son trône le plus grivois. Cette charge sera abolie à la Révolution et rétablie par Louis XVIII et Charles X.

Sous l’Ancien Régime, les plus riches usaient le satin, le velours, et les modestes le lin. Il se pouvait aussi que certains papiers comme des missives ou des manuscrits puissent encore être utiles. Des termes du 19e siècle sont parvenus jusqu’à nous sans que l’on entreprenne pour autant l’action littéralement. En effet, lors de cette période les journaux fleurissent. Ces derniers servaient de torchons ou plus vulgairement de torche-culs. Ils officiaient comme papier toilette avec plus ou moins d’efficacité et parfois, ils étaient réutilisés dans les lieux publics. Depuis fort longtemps, la région sensible du postérieur fut la cause de nombreuses souffrances dues à des infections. Et l’on commence à comprendre que cette partie du corps doit faire l’objet d’un soin particulier.

En 1857, aux États-Unis, Joseph Gayetty invente le papier hygiénique et le vend comme un papier médical imbibé d’aloe vera pour prévenir les hémorroïdes. Ce produit était un véritable luxe que tous ne pouvaient pas s’offrir. En 1890, les frères Scott de la Scott Paper Company lancèrent la commercialisation du papier sous la forme de rouleaux. Mais en 1891, Seth Wheeler déposa un brevet pour l’invention des rouleaux que nous connaissons, car il eut l’idée de séparer les feuilles par de petites perforations. Ce n’est pas pour autant que les fessiers de l’époque vécurent une révolution. Les journaux restent toujours moins chers à l’usage et grandement utilisés.

Après la Seconde Guerre mondiale, dans les années 50, les Français fabriquent un papier issu de copeaux de bois et présenté de façon intercalée dans des paquets rectangulaires. Il s’appelle le « bulle-corde lisse ». Seulement, la vraie vedette c’est la ouate de cellulose qui apparaît dans les années 60. Moelleuse et douce, elle promet une hygiène agréable pour notre popotin. Pour que la ouate en rouleau entre dans nos mœurs, les publicitaires parlent du produit en l’éloignant de son but premier. Ils utilisent l’image d’une femme maternelle, douce ou encore des peluches qui câlinent un joli papier toilette rose ou blanc immaculé. Bingo ! Notre inconscient et notre derrière veulent de la douceur, et le fameux rouleau devient un élément incontournable des foyers occidentaux.

Aujourd’hui, le papier hygiénique est un marché qui pèse ses milliards ! On le diversifie, on le parfume, on le rend fashion ou blagueur. On vante sa douceur et son épaisseur. Des artistes s’en emparent. Il pénètre dans les galeries d’art et les musées. Joie, bonheur, volupté, rien ne semble pouvoir l’arrêter, il remplit nos caddies et facilite notre vie. En 1960, un Européen en utilisait 500 g contre 6 kilos en moyenne de nos jours. Certains sont même prêts à se battre par peur d’en manquer ! À tous les excès naît un problème et le sien concerne l’écologie. Malheureusement, les clients boudent le papier recyclé jugé pas assez moelleux. Quand on s’habitue au luxe, on n’a plus envie de faire un pas en arrière rugueux…

Alors à la fameuse question posée par jeu : quelle est la chose que vous prendriez pour aller sur une île déserte ? Au regard des derniers événements vécus dans les supermarchés, la réponse serait sans aucun doute : mon PQ.